Lacs urbains : moteurs ou freins de la biodiversité dans l’écoquartier des Vaites ?

Comprendre le contexte : l’écoquartier des Vaites et ses lacs

L’écoquartier des Vaites, à Besançon, symbolise depuis une dizaine d’années l’ambition d’une ville densifiée mais verte. Situé au nord de la ville, ce projet urbain inclut la préservation de plusieurs zones humides, dont les fameux « lacs des Vaites », qui jouent un rôle central dans la trame bleue et verte locale. Ces plans d’eau, tout comme les mares, ripisylves, et prairies environnantes, forment un écosystème mosaïque en pleine ville, là où béton et nature dialoguent (source : Mairie de Besançon).

Mais au-delà d’un simple cadre agréable pour promeneurs ou pêcheurs urbains, que pèsent vraiment ces lacs dans l’équilibre écologique d’un quartier dense ? Sont-ils un plus pour la biodiversité locale, ou introduisent-ils de nouveaux défis pour les espèces autochtones ?

Rôles écologiques des lacs urbains : une pluralité de fonctions

Un plan d’eau urbain, même modeste, n’est jamais un simple miroir tranquille. Les lacs des Vaites assurent, à l’échelle du quartier mais aussi au-delà, plusieurs fonctions :

  • Refuge pour la faune aquatique : poissons indigènes (goujons, carassins, brochets, perches), amphibiens (grenouilles rousses, tritons), libellules, dytiques, et nombreux insectes aquatiques trouvent ici abri et zone de reproduction.
  • Pôle de continuité écologique : reliés aux corridors végétalisés ou humides, les lacs servent de « relais » sur la route migratoire de divers oiseaux d’eau (hérons cendrés, canards colverts, sarcelles…)
  • Filtre naturel : en recueillant eaux pluviales ou ruissellements, ils participent à l’épuration naturelle de certains polluants par les plantes hélophytes en bordure (massette, roseaux, glycérie).
  • Régulation thermique et microclimat : la présence d’eau et de végétation contribue à limiter les pics de chaleur urbains et diminue l’effet d’îlot thermique.
  • Socle pour la flore rare : certaines plantes aquatiques, menacées ailleurs, colonisent ces plans d’eau (hottonie des marais, linaigrette, butome).

D’après le Conseil départemental du Doubs, près de 170 espèces végétales différentes ont été recensées dans la zone humide des Vaites, dont une quinzaine d’espèces protégées à l’échelle régionale (FNE Doubs).

Quels impacts sur la faune locale ?

Des bénéfices prouvés pour les oiseaux et amphibiens

En milieu urbain, les mares et lacs sont parfois les seuls refuges adaptés pour certaines espèces menacées. Les lacs des Vaites accueillent, selon la LPO Besançon, plus de 50 espèces d’oiseaux différentes lors des pics de migration : nette rousse, gallinule poule-d’eau, martin-pêcheur, fauvette à tête noire…

La présence d’amphibiens, notamment du crapaud calamite (espèce prioritaire au niveau national), attire l’attention. Les données de la Société Herpétologique de France montrent que sur le quart nord-est de l’Hexagone, environ 85 % des zones de frayères historiques ont disparu en un siècle. Les lacs urbains – s’ils sont peu pollués et bénéficient de berges végétalisées – deviennent alors des zones de repli cruciales.

Poissons et invertébrés : équilibre fragile

  • Les inventaires 2022 de la fédération de pêche du Doubs notent la présence de brochets (qui se servent des roselières pour la fraie), perches, tanches, gardons… La diversité piscicole y reste toutefois inférieure à celle d’une rivière environnante, à cause du manque de courant et de la faiblesse des échanges d’eau.
  • Pour les invertébrés, la richesse est liée à la qualité du substrat et à l’absence de pollution urbaine chronique. En 2022, plus de 70 espèces d’insectes aquatiques ont été recensées lors d’un inventaire CNRS/Muséum de Besançon, ce qui en fait un « hotspot » local pour les odonates.

Risques de déséquilibre : espèces invasives et prédateurs urbains

L’effet « réservoir » des lacs présente aussi quelques revers. Les milieux confinés facilitent le développement d’espèces invasives. Le phénomène n’est pas anodin : l’écrevisse de Louisiane, signalée depuis 2019 dans les bras morts de la Vaire, prolifère rapidement et concurrence les espèces endémiques.

De même, la carpe amour blanche, importée pour « nettoyer » les herbiers, consomme aussi une partie de la flore précieuse et fragilise certains habitats d’amphibiens.

Enfin, le nourrissage des canards dans ces milieux attire rats musqués, corneilles, et même fouines, qui contribuent à déséquilibrer l’écosystème lorsque la régulation naturelle est insuffisante.

Quel gain réel pour la flore ?

La richesse botanique des Vaites fait aujourd’hui consensus parmi naturalistes et paysagistes (source : Mairie de Besançon). Certains chiffres marquants :

  • Plus de 90 espèces de plantes aquatiques ou des berges recensées, contre 30 à 40 dans des mares classiques créées ex nihilo.
  • Présence de plusieurs espèces protégées : hottonie des marais (Hottonia palustris), utriculaire commune (Utricularia vulgaris), aiguilllette des eaux (Eleocharis palustris).
  • Un taux supérieur à 60 % de couverture végétale des berges par des espèces autochtones, indice d’équilibre écologique favorable.

La flore non seulement stabilise les berges, mais joue aussi un rôle clé pour l’oxygénation de l’eau, la lutte contre l’eutrophisation, et fournit des micro-habitats aux invertébrés et alevins.

Effets en cascade sur le quartier et au-delà

Connectivité et corridors écologiques

Les lacs ne sont pas de simples poches isolées : ils s’inscrivent dans la trame verte/bleue nationale. À Besançon, la Loire, la Saône et le Doubs sont distants de moins de 4 km des Vaites. Cette proximité, additionnée à la présence de mares de compensation créées lors de l’aménagement, rend possible la migration ou le transit temporaire de nombreuses espèces (source : Zones Humides France).

Régulation des eaux et risques d’inondation

Chaque épisode de crue rappelle l’importance des zones humides : lors des débordements de la Vaire ou lors de gros orages, la capacité de rétention estimée des lacs du quartier (~9 000 m³, selon une étude de l’Université de Franche-Comté) offre un amortisseur précieux.

Une bonne gestion de ces volumes limite le lessivage des sols, filtre particules fines et hydrocarbures, et tamponne la température des eaux rejetées vers la rivière.

Controverses, menaces et nécessité de suivi

Tout n’est pas rose pour les écosystèmes des Vaites. La pression immobilière, la circulation des engins de chantier, et le risque de pollutions diffuses restent d’actualité. Plusieurs associations (FNE, LPO, Jardins des Vaites) mettent en garde :

  • La bétonisation « grignote » les zones tampons autour des plans d’eau.
  • Les travaux de voirie et de réseaux remobilisent parfois des polluants anciens (pesticides, PCB, hydrocarbures).
  • Le développement d’usages récréatifs non cadrés (baignade, pêche sauvage, chiens lâchés en liberté) trouble la quiétude de certaines espèces sensibles.

Le danger ? Un appauvrissement progressif de la biodiversité, via un effet de « central parc » sans gestion adaptée. Pour l’éviter, la Ville de Besançon a mis en place, depuis 2020, un suivi naturaliste biannuel et des conventions de gestion différenciée des espaces verts.

Enjeux pour l’avenir : cohabitation, gestion, pédagogie

Pour que les lacs urbains restent des atouts écologiques et non de simples décors, plusieurs axes forts s’imposent :

  1. Gestion adaptative : pas d’entretien systématique, mais des fenêtres d’intervention pensées pour la faune (faucardage après la nidification, création de zones refuges, limitation de l’accès à certaines berges sensibles).
  2. Suivi et science participative : implication des riverains, écoles et associations dans la collecte d’observations (comptage d’amphibiens, observations ornithos, repérage d’espèces invasives), pour un réel ancrage local.
  3. Valorisation pédagogique : panneaux de sensibilisation sur site, balisage des circuits nature, ateliers animés autour de la découverte des insectes aquatiques, des cycles de vie des amphibiens, etc.
  4. Renforcement des corridors : liaisons végétalisées avec les autres plans d’eau du réseau local et maintien de la perméabilité écologique pour les petits mammifères, reptiles, oiseaux migrateurs.

Les lacs des Vaites offrent un aperçu, fragile mais réel, des potentiels de la nature urbaine. Le secret ? Coupler aménagement intelligent, vigilance, et respect de l’équilibre naturel. Une démarche qui inspire d’autres villes françaises soucieuses de conjuguer habitat urbain et nature vivante.

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